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Faut-il interdire les réseaux sociaux aux mineurs ?

Anxiété, troubles du sommeil, isolement, cyberharcèlement, perte d’estime de soi : les alertes sur la santé mentale des jeunes se multiplient. Face à cette inquiétude, les pouvoirs publics cherchent des réponses rapides en visant les réseaux sociaux.

Une solution simple à un problème complexe ?

Depuis décembre 2025, l’Australie interdit l’accès aux principales plateformes aux moins de 16 ans. En France, une proposition de loi adoptée en première lecture prévoit une interdiction pour les moins de 15 ans dès la rentrée 2026. Une solution simple à un problème complexe ? Pas si sûr. « Les réseaux sociaux ne sont pas le problème unique, mais ils amplifient des fragilités déjà présentes, » analyse le Dr Frédéric Kochman, pédopsychiatre à la clinique emeis Lautréamont.

Dans le débat public, les plateformes sont souvent tenues pour responsables d’une dégradation générale du bien-être adolescent, mais la réalité scientifique est plus nuancée. En pratique, l’impact dépend surtout du profil du jeune : « Les adolescents qui vont bien psychiquement peuvent utiliser les réseaux sans conséquences majeures. En revanche, ceux qui présentent des fragilités sont beaucoup plus vulnérables. » Autrement dit, les réseaux ne créent pas forcément la souffrance, mais ils peuvent l’aggraver.

jeunes et social media
  • 76%

    des enfants de moins de 13 ans utilisent déjà des réseaux sociaux (Born Social, 2025)

  • 10 à 15 %

    Chaque heure quotidienne supplémentaire augmente de 10 à 15 % le risque de symptômes anxieux ou dépressifs (Liu et al., 2022)

  • Près de 75 %

    des jeunes français et belges de 13 à 25 ans déclarent avoir déjà envoyé une image intime (Blécot et al., 2022)

15 ans : une frontière symbolique

Pourquoi interdire à 15 ans ? La réponse est davantage politique que scientifique puisque le cerveau n’atteint sa maturité complète qu’autour de 25 ans. Il est admis que le besoin de reconnaissance, la peur du jugement et la comparaison sociale restent actifs, bien au-delà de cette limite d’âge arbitraire. 

L’un des effets les plus délétères tient à l’univers social que créent les plateformes : 
« Les adolescents ont l’impression que les autres sont toujours plus beaux, plus heureux, plus populaires. Cette illusion est extrêmement mauvaise pour des personnalités en construction. » La comparaison sociale, déjà intense à cet âge, devient permanente. Et publique. 

Le cyberharcèlement, lui, s’est imposé comme un risque majeur : « Quand on interroge des adolescents de 15 ans, très rares sont ceux qui n’ont jamais été confrontés, de près ou de loin, à une situation de cyberharcèlement. » 

Enfin, il existe d’autres effets moins visibles : l’usage nocturne des smartphones perturbe le sommeil et l’attention et des dérives liées à la sexualité (chantage ou diffusion d’images intimes) sont très fréquentes. Par ailleurs, toutes les spirales négatives, alimentées par les algorithmes, peuvent exposer des jeunes déjà très fragilisés à des contenus répétés sur l’automutilation, les troubles alimentaires ou le suicide.

La santé mentale des jeunes, et si on en parlait ?
Adolescents

Interdire les réseaux sociaux ne suffira pas

Pour le Dr Kochman, cette mesure d’interdiction permet surtout d’envoyer un signal aux parents en les sensibilisant au rôle de prévention et d’éducation qu’ils ont à jouer dans la consommation des réseaux sociaux par leurs enfants. Les mesures les plus efficaces à appliquer à la maison restent souvent les plus simples : pas de téléphone dans la chambre la nuit, imposer des temps de déconnexion, poser un cadre clair et constant.

L’enjeu n’est pas tant de supprimer les réseaux sociaux, que d’apprendre à les utiliser intelligemment pour ne pas en faire l’unique source de stimulation. « Ce qui m’inquiète le plus, ce n’est pas seulement le temps passé sur les réseaux, c’est ce qu’on ne fait plus à la place. Les moments d’ennui doivent être préservés : ils sont essentiels pour imaginer, créer et construire son identité, » insiste le pédopsychiatre.

Si du temps est libéré, le spécialiste estime qu’il doit être réinvesti dans des activités qui favorisent l’épanouissement des adolescents. Les activités hors écran, comme le sport, les pratiques artistiques, le théâtre ou la musique, agissent comme de puissants régulateurs émotionnels. Ils renforcent l’estime de soi et favorisent les liens réels. 

Pour le Dr Frédéric Kochman, l’enjeu est sociétal : « Une civilisation qui n’investit pas dans le développement de la créativité des jeunes prend le risque de former des générations moins critiques et moins inventives. »

Jeunes jouant dehors

emeis : accompagner plutôt que diaboliser

À la clinique emeis Lautréamont de Lille, les équipes observent les effets d’un usage excessif sur le sommeil, l’estime de soi et les relations. L’approche vise l’équilibre : règles claires (téléphone limité à 1h 30 par jour), accompagnement éducatif et alternatives concrètes (sport, théâtre, échecs, groupes de parole) pour recréer du lien et des espaces d’expression.