Musicothérapie : l’art de soigner en musique
Des temples antiques aux hôpitaux modernes, la musique n’a jamais cessé d’accompagner les gestes de soin. Loin d’être une simple animation, la musicothérapie est une discipline thérapeutique à part entière. Dans les unités psychiatriques ou encore les maisons de retraite, Emmanuelle Karrer intervient depuis près de vingt ans, en tant que musicothérapeute, sonothérapeute et addictologue au sein de emeis pour guérir les patients autrement.
En musique depuis la nuit des temps...
La Fédération Française des Musicothérapeutes définit la musicothérapie comme une pratique utilisant la médiation sonore et musicale pour restaurer ou soutenir la communication, l’expression et la relation, sur les plans verbal et non verbal.
Dans l’Antiquité, les Égyptiens utilisaient déjà la musique dans leurs rituels de guérison. Aristote soulignait ses vertus apaisantes, Platon son influence sur l’âme. Au Moyen Âge, en Italie, les médecins faisaient danser les personnes mordues par des tarentules jusqu’à l’épuisement pour « chasser le venin », donnant naissance à la tarentelle, conçue comme une danse thérapeutique.
La professionnalisation de la musicothérapie débute au XXᵉ siècle, notamment dans les hôpitaux militaires américains des années 1940, où des musiciens interviennent auprès de vétérans traumatisés. En France, Jacques Jost fonde en 1972 le premier centre national de musicothérapie. Depuis, la pratique s’est largement développée dans les établissements de soins et médico-sociaux.

Quand la musique adoucit les maux
Douleurs chroniques, troubles anxieux ou dépressifs, addictions, troubles du langage, maladies neurodégénératives, autisme, accompagnement en oncologie ou en fin de vie : la musicothérapie intervient à tous les âges, y compris en néonatalogie.
Ses effets sont aujourd’hui bien connus :
- Diminution de la douleur et de l’anxiété
- Régulation du rythme cardiaque
- Stimulation de la mémoire et de l’attention
- Amélioration de la motricité et du langage
- Réduction de l’agitation chez les patients atteints de maladies neurodégénératives
« Certains patients atteints de la maladie de Parkinson arrêtent de trembler le temps de la séance, affirme Emmanuelle Karrer. J’ai aussi vu deux ados régler un conflit en le transformant en une battle musicale de rap ».
Pour Emmanuelle Karrer, la musique est un outil incontournable, y compris pour ses patients souffrant de dépendances : « L’addiction, c’est la maladie des émotions : le produit sert à les abraser ou à les exacerber. »
En santé mentale, la musique devient souvent la voie détournée par laquelle le patient ose se raconter. Mais le rôle du musicothérapeute est essentiel dans le processus : ce n’est pas la musique qui soigne à long terme, mais bien l’écoute et l’approche d’un professionnel formé. La musique permet au patient de mettre des mots sur ses émotions. « On ne peut pas réguler une émotion que l’on n’identifie pas, » rappelle la praticienne.

Une démarche thérapeutique personnalisée
Chaque accompagnement débute par un bilan individuel. Emmanuelle Karrer explore les souvenirs associés aux musiques, réactions corporelles, capacités cognitives et motrices. Ce travail préalable oriente le choix entre deux approches complémentaires : d’une part, la musicothérapie active basée sur la production sonore, et d’autre part, la musicothérapie réceptive fondée sur l’écoute guidée.
Les séances peuvent être individuelles ou collectives (entre six et huit personnes). Les formats individuels sont privilégiés lorsque l’état psychique ne permet pas encore le travail en groupe. Les outils utilisés sont volontairement accessibles à tous : percussions intuitives, voix, souffle, chant sans paroles, mouvement, relaxation, écriture ou dessin sous induction musicale. Emmanuelle Karrer insiste : « Nous ne sommes pas en cours de musique. Les musiciens ont parfois du mal à accepter que ce soit une cacophonie… Le but n’est pas de ‘bien jouer’, mais au contraire, de lâcher-prise. » Durant ces séances, certains patients écrivent des chansons, dessinent ou dansent librement en écoutant les mélodies choisies par la spécialiste ou les participants. « L’objectif est de permettre à chacun de s’exprimer, » précise Emmanuelle Karrer.

La place cruciale des aidants
Mais la musicothérapie ne concerne pas uniquement le patient : elle touche tout son environnement. En maisons de retraite, les proches renseignent les goûts musicaux, les souvenirs importants, les chansons qui ont accompagné la vie du résident. Ces données deviennent des leviers thérapeutiques et il arrive même que les aidants participent aux séances.
Emmanuelle Karrer se souvient d’une femme aphasique, silencieuse depuis des mois, à qui elle fredonnait une célèbre comptine. La patiente l’écoute, puis se tourne vers son mari en murmurant la fin du refrain. Un instant suspendu, rendu possible grâce à la musicothérapie.
Plus que jamais, il n’y a pas qu’une approche du soin, pas une seule manière de soigner. Chez emeis, la pluridisciplinarité est le maître mot : puisque chaque personne est unique, chaque parcours l’est aussi… parfois en musique !

