Protoxyde d’azote : et si sa consommation cachait autre chose ?
Facile à trouver et euphorisant en quelques secondes, le protoxyde d’azote s’est installé dans les pratiques d’une partie des adolescents et jeunes adultes. Au-delà de ses risques neurologiques, une consommation répétée peut parfois être associée à une souffrance psychique passée inaperçue. Comment distinguer l’expérimentation d’un usage préoccupant ? Quels signes doivent alerter ? Le Dr Kochman, Psychiatre et Médecin Coordinateur à la Clinique Lautréamont à Loos (Nord, France), décrypte un phénomène qu’il rencontre régulièrement chez les jeunes.
Protoxyde d'azote : de l’expérimentation à la dépendance
En 2024, 5,8 % des lycéens avaient déjà expérimenté le protoxyde d’azote et 2,4 % en avaient consommé au cours de l’année. Pour le Dr Kochman, le phénomène le plus préoccupant est l’intensification des consommations chez certains jeunes : « La semaine dernière, j’ai reçu un jeune qui me disait en prendre au moins vingt fois par jour. »
Des usages très éloignés de l’adolescent qui inhale un ballon une fois, par curiosité, lors d’une soirée. Le protoxyde peut entraîner une véritable dépendance, avec un craving, cette envie impérieuse de reprendre le produit. Certains jeunes finissent par consommer seuls, quotidiennement, parfois dès le réveil : « Quand le jeune en consomme dès le matin, en solitaire, cela montre qu’il est passé dans une phase de dépendance, » explique le spécialiste.
Son attractivité tient notamment à la rapidité de ses effets : une sensation d’ivresse et d’euphorie apparaît presque immédiatement mais s’estompe rapidement, incitant parfois à répéter les prises.

- 14%
des jeunes de 18 à 24 ans ont déjà expérimenté le protoxyde d'azote (Santé publique France)
- 3.2%
des 18-24 ans en ont consommé au cours de l'année (ANSM)
- 0.8%
des 18-64 ans en ont consommé sur l'année (enquête EROPP)
- 25 ans
c'est l'âge moyen des consommateurs
Pourquoi le cerveau adolescent est-il vulnérable ?
Derrière son surnom de « gaz hilarant », le protoxyde est loin d’être anodin. Il perturbe notamment le fonctionnement de la vitamine B12 et peut endommager la myéline, cette gaine qui entoure les fibres nerveuses et permet à l’information de circuler rapidement. Or l’adolescence est précisément une période où la myélinisation du cerveau se poursuit activement : « Ils prennent le protoxyde d’azote au pire moment, puisque l’adolescence est justement une période de myélinisation à très haut rendement de notre cerveau, » déplore le Dr Kochman.
Trous de mémoire répétés, difficultés nouvelles de concentration, baisse inhabituelle des résultats scolaires, tremblements, vertiges, perte d’équilibre, chutes ou jambes qui lâchent doivent alerter. Des atteintes cardiovasculaires et vasculaires peuvent également survenir. Dans les formes sévères, des hallucinations, des idées paranoïaques ou d’autres symptômes psychiatriques sont possibles.

Et si, derrière le protoxyde d’azote, il y avait un mal-être ?
Face à un jeune qui consomme régulièrement, le Docteur Kochman cherche aussi à comprendre ce qu’il vient chercher dans le produit : « Mon premier réflexe, c’est de me demander comment était le jeune avant. Est-ce qu’il vient signaler un état de souffrance psychique ? » Dépression, anxiété importante, harcèlement scolaire ou traumatisme peuvent précéder la consommation.
Le psychiatre évoque ainsi un adolescent victime de harcèlement scolaire grave, souffrant de flashbacks et de cauchemars. Le protoxyde lui permettait de retrouver, pendant quelques minutes, une sensation de bien-être : « Dans beaucoup de cas, il y a une forme de prise “thérapeutique” : je prends ça pour oublier ma souffrance psychique, » précise le pédopsychiatre.
Le produit devient alors une forme d’automédication, ce qui invite aussi à regarder autrement la dynamique du groupe : « Le leader qui entraîne tout le monde peut justement être celui qui est le plus en souffrance, » ajoute le Dr Kochman. Les usages problématiques s’inscrivent aussi parfois dans des polyconsommations associant plusieurs autres substances psychoactives (cannabinoïdes de synthèse, ecstasy ou kétamine).

Proxoyde d’azote : quels signes doivent alerter ?
Un adolescent qui reconnaît avoir essayé une fois du protoxyde lors d’une soirée n’est pas pour autant dépendant. La fréquence n’est d’ailleurs pas le seul indicateur. Le contexte et la fonction de la consommation comptent aussi : expérimenter ponctuellement avec des amis lorsque l’on va bien psychologiquement n’a pas la même signification que consommer seul pour faire taire une anxiété ou un mal-être.
L’augmentation des quantités, la répétition des prises, le besoin de consommer seul ou dès le réveil, la perte de contrôle et l’apparition de troubles cognitifs, neurologiques ou psychiques doivent en revanche conduire à consulter. Après l’arrêt, la récupération est souvent bonne, mais elle peut nécessiter plusieurs mois et certaines séquelles peuvent persister.

Préserver le dialogue
Lorsqu’un adolescent reconnaît avoir consommé du protoxyde d’azote, la réaction de son entourage est déterminante : « Si un adolescent vous dit qu’il a essayé, remerciez-le de vous en avoir parlé. S’il pense qu’il va immédiatement se faire disputer ou punir, la prochaine fois, il ne dira plus rien. » Il ne s’agit pas de banaliser la consommation mais de chercher à en comprendre les circonstances : combien de fois le produit a-t-il été pris ? Avec qui ? Dans quel contexte ? Le sujet peut aussi être abordé en amont, au détour d’une conversation, plutôt que sous la forme d’un interrogatoire.
En cas de doute, une consultation avec un médecin traitant peut être utile. Il pourra rechercher d’éventuels troubles neurologiques, examiner l’équilibre et les réflexes et, si nécessaire, prescrire un bilan biologique, notamment autour de la vitamine B12.

Chez emeis, une prise en charge globale
Lorsque la dépendance est installée, certains jeunes peuvent être hospitalisés dans une clinique emeis pour engager un sevrage. Selon leurs besoins, la prise en charge associe évaluation neurologique, supplémentation en vitamine B12, accompagnement psychothérapeutique et activité physique. Les équipes cherchent aussi à identifier ce qui peut alimenter la consommation : anxiété, dépression, traumatisme ou harcèlement : « L’objectif est que le sevrage ne soit pas seulement temporaire pendant le séjour, mais que le jeune puisse ressortir avec une vraie motivation à arrêter, » souligne le Dr Kochman.

Un projet inspirant !
À Eaubonne (Val d'Oise, France), les équipes médicales et accompagnantes de la Clinique Mirabeau, l’association Jeune et Engagé et la mairie ont réalisé un film « Le protoxyde d’azote, c’est pas ton pote ! » pour alerter les adolescents sur les graves dangers du protoxyde d’azote. Diffusé sur les écrans d’accueil des établissements scolaires d’Eaubonne et via Pronote, le film se décline en deux formats : une version courte destinée aux élèves pour marquer les esprits, et une version longue, orientée santé publique, à l’attention des parents. Un projet choisi par l’association Tandem, portée notamment par l’AFEP, pour son « Tour de France des projets inspirants » !
